Milena Mura : « Notre peuple est un peuple des fleuves, tuer les fleuves c’est nous tuer. »
publiée le 16/12/2025 par

Milena Mura : « Notre peuple est un peuple des fleuves, tuer les fleuves c’est nous tuer. »
Milena Mura, coordinatrice de l’OMIM, organisation des femmes indigènes Mura, était à Paris le 28 novembre 2025.
Elle a eu l’occasion de nous faire part de son combat lors d’une réunion inter-organisations à l’invitation de Caritas France, en présence de membres du CIMI, du secours catholique, du CCFD Terre Solidaire et du CSIA-Nitassinan.
Milena Mura se bat contre un projet de mine de sylvinite de phoshpore à proximité de son village. Elle arrivait de Belém où elle était au Sommet des peuples, en marge de la COP 30.
« Je vous présente les salutations de la résistance du peuple Mura, à tous les gens qui nous soutiennent, tous les gens qui offrent un espace pour qu’on parle de notre lutte.
Nous représentons les femmes de la résistance Mura. Ici, je représente des femmes qui résistent contre la mine. Je suis menacée par l’entreprise de la mine, une entreprise canadienne qui opère sous le nom de Potássio do Brasil. J’accompagne la lutte du peuple Mura dans tous les plaidoyers, dans l’État d’Amazone, au Brésil, mais aussi à l’international, c’est la première fois que je suis en Europe.
Nous avons une phrase qui nous définit en tant que peuple Mura : « Là où il y a un Mura, il y aura toujours un peuple en résistance. »
Notre village se trouve dans l’État d’Amazone. Autrefois nous étions 14 000 Mura mais avec la colonisation et les maladies nous avons perdu beaucoup de nos parents.
Notre terre a toujours été envahie par des éleveurs illégaux, mais nous n’avions jamais eu d’entreprise minière inconnue qui soit venue s’installer. C’est en 2010 qu’est arrivée Potássio do Brasil, sans nous consulter, sans nous parler. Après leur deuxième perforation pour obtenir du minerais, on leur a dit qu’il y avait un peuple qui vivait ici, mais l’entreprise n’y a pas prêté attention. Depuis, elle a fait ses études et amené beaucoup de chercheurs.
C’est à ce moment qu’est entré en jeu le CIMI par l’intermédiaire d’une personne qui est venue à notre village et nous a apporté de l’information. C’était juste après la catastrophe de Mariana [la rupture d’un barrage minier dans le Minas Gerais qui a pollué un fleuve et détruit plusieurs villages, NDT], elle nous a demandé si on était au courant, nous ne l’étions pas. Elle nous a parlé de la question minière, on a su que l’entreprise voulait extraire la sylvinite de potassium pour alimenter l’élevage[1]. Nous avons appris la situation à Mariana, l’héritage de la mine, elle nous a demandé si c’était ce qu’on voulait pour notre terre et nous avons dit non.
Nous avons dit que ce qui était possible c’était d’établir un protocole de consultation, auquel les enfants et les anciens devaient participer. C’était un message clair à l’entreprise : nous ne voulons pas de vous sur notre territoire. Ça a pris une année pour construire le protocole de consultation, ce qui était rapide mais pendant ce temps l’entreprise a communiqué : « nous allons vous apporter le développement » et ils gagnaient du terrain auprès de la municipalité. Dans le protocole on a défini 10 étapes sur la façon avec laquelle nous devrions être consultés. L’un des points clé c’est qu’aucun leader ne peut prendre de décision seul, ça doit toujours impliquer les enfants et les anciens.
En 2016, nous avons tenu des réunions au niveau local et régional et toujours la réponse était non, nous ne voulons pas de l’extraction minière. Néanmoins l’entreprise maintenait sa présence dans les villages.
Nous avons établi deux organisations dont un Conseil Indigène Mura, CIM, mais il a été coopté par l’entreprise. Le peuple avait beaucoup de confiance dans le CIM, mais l’entreprise ne faisait que des réunions à part avec des leaders, ils ont vu qu’ils pouvaient acheter ces leaders, ils leur ont offert de l’argent, 40 000 rais, pour qu’ils acceptent le projet. Nous avons eu un changement de discours des coordinateurs du CIM. Nous avons trouvé des photos et des vidéos qui montraient qu’ils avaient été cooptés.
En 2022, une réunion s’est tenue avec un sentiment clair : le peuple s’était divisé. C’était très douloureux car des divisions apparaissaient au sein des familles. La majorité des villages étaient avec le CIM. Il y avait 33 villages, l’entreprise a déménagé des familles pour créer 2 villages de plus afin de renforcer sa majorité.
Le CIM se composait de cinq organisations de base :
– l’organisation des femmes,
– l’organisation des professeurs,
– l’organisation des producteurs ruraux Mura,
– l’organisation des étudiants indigènes Mura,
– et une 5e liée à la santé.
Trois de ces organisations ont suivi le CIM, les producteurs, les étudiants, et celle de la santé. Je peux dire que notre lutte a été affaiblie, mais nous n’avons pas renoncé.
Nous qui n’avions que le soutien du CIMI, nous sommes allés à Brasilia, à Manaus, le CIMI nous a présenté d’autres organisations partenaires. Les femmes sont devenues leaders. L’un des changements, c’est que les guerriers se laissaient plus facilement coopter, alors que les femmes avaient toujours une pensée pour leurs enfants.
Nous avons porté ce cas en justice. Alors l’entreprise a décidé d’accélérer le processus en organisant sa propre consultation. Or la justice disait clairement que l’entreprise ne pouvait pas organiser elle-même une consultation. Néanmoins elle est venue dans un village, et le leader du CIM a dit : « C’est le moment, il faut choisir, vous voulez le développement ou vous ne voulez pas. Si vous dites non, vous allez perdre le soutien économique de l’entreprise. »
À une autre réunion, l’entreprise n’a invité que les villages qui étaient favorables, mais j’y suis allée quand même. J’ai été presque expulsée mais j’ai délivré mon message : « Nous, l’OMIM, nous ne voulons pas. Nous ne pouvons pas considérer cette consultation comme valable, c’est une consultation frauduleuse selon la convention 169 de l’OIT. ». Mais l’entreprise a pris nos signatures et a établi des faux pour dire que nous soutenions ce projet. Ils ont dit que tous les Mura avaient été consultés et ils ont envoyé ça à la justice.
Nous avons fait une action pour faire suspendre ce processus. La juge nous a entendu et est venue sur le territoire. L’entreprise avait déjà acheté le terrain d’un monsieur analphabète qui ne comprenait pas, pour un prix dérisoire. Lui-même a ensuite été interdit d’y accéder. La juge a noté qu’il y avait des défaillances dans le processus de l’entreprise et elle a suspendu le projet. Elle a établi que le peuple était là depuis 200 ans et qu’il y avait une demande de démarcation des terres. Malheureusement le gouvernement ne suit pas toujours. La FUNAI [organisme gouvernemental chargé des questions autochtones, NDT] est venue et l’entreprise a paniqué, elle a fait beaucoup de pressions sur le gouvernement. Les autochtones qui travaillent pour l’État ont été menacés.
Des organisations comme COIAB, APIB, se sont intéressées au cas des Mura et de la mine et ont ouvert des espaces pour porter la résistance.
À chaque fois que nous nous exprimons l’entreprise envoie ceux qu’elle appelle la majorité qui viennent dire que nous ne parlons pas au nom du peuple Mura.
Nous avons demandé une étude environnementale, et Potássio do Brasil a montré une étude territoriale mais c’était un faux. Ils ont perdu de la crédibilité.
Nous avons fait une dénonciation auprès du Tribunal Suprême Fédéral.
En 2024 le tribunal a validé la consultation de Potássio do Brasil, en écartant le rapport de la FUNAI qui « n’était pas prêt ».
Le seuil temporel donne de la force à l’entreprise[2], ils disent que des terres qui ne sont pas démarquées ne sont pas des terres autochtones. Malgré cela, les groupes de la résistance nous avons maintenu notre lutte au niveau judiciaire.
Il y a deux piles de déchets salins de 25 mètres de haut à 2 km de notre village, en pleine forêt, proche de nos fleuves. Avec notre climat amazonien, il pleut, et le sel va entrer dans le sol et va saliniser notre fleuve et notre terre. Notre fleuve se jette dans l’Amazone dans l’État du Pará. C’est très dur d’imaginer nos enfants grandir dans les villages perforés par la mine. C’est pour cela que les femmes me demandent de passer les frontières et de parler. Nous ne voulons pas que notre village soit perforé, que notre fleuve soit plein de sel ou de boue. Les femmes ont peur de cela.
Notre peuple Mura est un peuple des fleuves, partout où nous sommes il y a de l’eau, tuer les fleuves c’est nous tuer. On ne peut pas parler de développement durable quand on tue des autochtones.
Nous ne voyons pas cela comme une perspective d’avenir.
Nous luttons malgré l’État qui fait des lois pour empêcher la démarcation[3].
Cette lutte des peuples autochtones est une lutte pour le bien collectif. Notre lutte protège les arbres, protège les fleuves et cela protège tout le monde, nous ne le faisons pas que pour nous.
Nous devons être entedus, ce qui n’a pas été le cas pendant la COP. C’était une mobilisation des nations et des entreprises. On pouvait être dehors mais on ne pouvait pas entrer, il y avait plein d’exigences bureaucratiques qui sont un obstacle pour les Peuples Autochtones. Ne pas pouvoir entrer dans un endroit qui est sur notre territoire, pour nous, c’était un affront.
Alesandra Korap Munduruku a fait une mobilisation devant la COP pour manifester contre la privatisation du fleuve Tapajós, une privatisation en vue de l’élargir pour transporter plus de marchandise.
Il y a eu deux marches : la marche globale, nous avons marché en faisant des propositions pour lutter contre le réchauffement climatique, mais tujours dehors ; et une marche des peuples qui s’appelait "la réponse c’est nous", nous avons crié très fort : « nous voulons être entendus ».
La planète pleure, quand les glaciers fondent c’est comme si elle avait la fièvre, c’est comme quand nous avons mal à la tête. Il suffirait d’arrêter l’exploitation, de la laisser se reposer.
La COP a eu deux visages :
– le mauvais : ils ne nous ont pas entendus, ils ont violé nos droits en tant que peuples,
– le bon : ils ont pu voir que les Peuples Autochtones étaient la solution.
Hier au Brésil était débattu un projet de loi pour faciliter aux entreprise l’entrée sur les territoires. Lula avait mis 62 vétos mais hier le congrès a fait tomber 56 de ces vétos. Ils ne voient pas qu’il y a des vies sur ces territoires.
Pour l’instant l’entreprise n’a pas réussi à avoir les financements pour construire les infrastructures pour l’exploration, ils ont seulement réussi à construire les routes et les ports. Ils ont fait un partenariat avec une entreprise de fertilisants, ils ont beaucoup communiqué dessus mais pour l’instant il n’y a que ça comme annonce.
On demande à soutenir le fait que les études se fassent au niveau fédéral et pas au niveau de l’État d’Amazone.[4] Une réunion est prévue avec le tribunal suprême fédéral pour qu’il vérifie la légitimé de la consultation de l’entreprise. »
NOTES
1. La sylvinite de potassium extraite servirait à fabriquer des fertilisants pour alimenter l’agriculture intensive au sud de l’Amazonie, là où les fermiers expulsent et assassinent des autochtones Guarani.
2. Le seuil temporel, ou marco temporal, est ce projet de loi qui vise à empêcher la démarcation du territoire de peuples ne pouvant pas prouver qu’ils occupaient leurs terres en 1988 au moment de l’adoption de la constitution du Brésil. Cette théorie légale ne devrait pourtant pas changer la donne dans le cas des Mura qui occupent leur terre depuis 200 ans, mais elle semble renforcer l’idée que des terres encore non démarquées ne sont pas autochtones.
3. L’attitude du gouvernement brésilien actuel vis-à-vis de la démarcation des terres autochtones est ambiguë, il a annoncé à la COP30 la démarcation de nouveaux territoires, en même temps il soutient partiellement le projet de Seuil temporel.
4. Une licence a été octroyée à Potássio do Brasil au niveau de l’État d’Amazone par le juge Flávio Jardim, le même juge qui a autorisé la construction d’une route goudronnée à travers la partie la plus préservée de l’Amazonie.




